Je suis à terre.
Je ne sais pas depuis combien de temps. Le temps n’existe plus. Il y a la douleur, le souffle, et Vous — debout, souveraine, quelque part au-dessus de moi.
Vos coups ont laissé leurs traces — sur mes fesses, sur mon dos, sur mes cuisses, ma poitrine, sur ma verge. Rose, rouge, violet. Autant de « petits trésors » que je chérirai les jours suivants.
Chaque impact a été pesé, calculé, porté avec cette précision instinctive qui me glace autant qu’elle m’excite. Vous savez exactement où me frapper, où me mordre, où appuyer pour que quelque chose cède en moi. Pas le corps. Autre chose. Plus profond.
Je pleure.
Pas seulement de douleur. Ces larmes-là ne viennent pas du même endroit que les larmes ordinaires. Elles viennent de plus loin — du même endroit que celles que je verse parfois rien qu’en plongeant dans Vos yeux à la terrasse d’un café. Je les reconnais maintenant. Je sais ce qu’elles annoncent.
Je crie encore — ou peut-être que je supplie. Les mots ont perdu leur forme. Ce qui sort de ma bouche n’est plus du langage. C’est du corps qui parle, qui grogne. Du corps qui dit assez et encore en même temps. Qui dit pitié et qui sait très bien que la pitié ne viendra pas.
Alors je rampe jusqu’à Vous.
Ce n’est pas un choix. C’est une nécessité — comme respirer, comme tomber. Mon corps sait avant moi qu’il n’y a qu’un seul endroit où aller.
Vos pieds.
Ces pieds qui m’ont frappé, écrasé, piétiné. Et laissé leur empreinte dans ma chair.
Je pose mes lèvres dessus.
Vous ne vous arrêtez pas.
Bien sûr que Vous ne vous arrêtez pas. Je le savais en rampant jusqu’à Vous. Et pourtant j’implore quand même — parce que Vous implorer fait partie de ce que nous sommes, parce que mes baisers sur Vos pieds ne sont pas une demande mais une offrande, parce que c’est la seule façon qui me reste de Vous dire que je suis à Vous, tout à Vous, rien qu’à Vous. Et que tout ce que Vous voulez prendre, Vous le pouvez.
Vous le savez.
Vous me l’avez écrit : « Ces moments-là sont d’une ivresse incroyable et terriblement excitants pour moi. »
Je lève les yeux vers Vous.
Je vois Votre sourire.
Pas celui de la cruauté performée, pas celui de la domination jouée. Le sourire d’une femme qui est exactement là où Elle doit être, qui fait exactement ce qu’Elle est.
Radieux. Presque incrédule. Ce sourire d’enfant que Vous portez sans le savoir et qui me bouleverse chaque fois que je l’aperçois.
Vous m’avez dit un jour, au lendemain d’une séance sans coups, sans sangles, sans rien, que c’était avec Vos yeux que Vous étiez allée puiser au plus profond. Et que c’était grâce à mon regard larmoyant que, cette fois, Vous aviez vous aussi pu explorer Vos profondeurs et Vous défaire de quelques couches.
Là, ce n’est pas Votre regard qui a tout fait. Ce sont aussi Vos mains, Vos pieds, Vos genoux, Vos ongles, Vos dents… Et tous Vos cruels instruments.
Mais le résultat est le même. Vous descendez en Vous-même pendant que Vous me défaites. Ma reddition Vous ouvre quelque chose. Mon abandon Vous permet d’aller plus loin dans ce que Vous êtes.
Nous nous révélons mutuellement.
Je suis à Vos pieds. Les larmes coulent sur Votre peau. Mes baisers sont frénétiques, désordonnés, inutiles — Vous n’avez pas de pitié, Vous n’en aurez pas, et quelque part en moi quelque chose sait que c’est exactement ainsi que ça doit être.
Vous posez Votre main sur ma nuque.
Pas pour frapper. Pour maintenir.
Ce geste — ce seul geste — dit tout ce que Vous n’avez pas besoin de dire. Je suis brisé et Vous êtes là. Je suis défait et Vous me tenez. La cruauté et la tendresse, comme toujours, intimement mêlées.
« Je ne sais pas vraiment ce que tu peux ressentir à ce moment-là », m’avez-Vous dit. « Il faut le vivre, je pense. »
Vous avez raison. Les mots n’arrivent qu’à approcher.
Un vide. Et en même temps une plénitude absolue.
Deux âmes en fusion, en communion.