J’aime les Dom qui doutent — Feuillets | Hédonalgëa
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J’aime les Dom qui doutent
Lettre à ceux qui croient qu’une Maîtresse ne doit jamais trembler
Juillet 2026
J'aime les Dom qui doutent

Parce qu’elle aime les mots, j’ai offert un jour à Madame Hédona Coquelicot, d’Anne Sylvestre — cette grande dame de la chanson qui, à plus de quatre fois vingt ans, s’est mise à écrire ses mots préférés. Le coquelicot, elle le décrit comme un cri, une insolence : « cueille-moi si tu l’oses, je me fanerai aussitôt, mais regarde, je suis légion, je pousse et je re-pousse. » Une fleur qu’on dit fragile et qui, pourtant, revient toujours — et qui jette de la couleur au bord des routes, même les plus grises.

Anne Sylvestre a écrit une autre chose, avant Coquelicot — une chanson que beaucoup connaissent : Les gens qui doutent. Elle y disait son amour pour ceux qui chavirent, qui s’effacent. Pour ceux « qui trop écoutent leur cœur se balancer ». Non par pitié. Mais parce qu’elle avait compris que le doute n’est pas le contraire de la force.

Alors je l’écris, ici, dans notre petit monde où le mot peut parfois faire peur : j’aime les Dom qui doutent. Et c’est Elle, ma Maîtresse, qui me l’a appris.

Très tôt, Elle m’a écrit ceci :

« Le BDSM n’est pas une science exacte, et je n’ai suivi aucune école pour en arriver là. Malgré notre très bonne entente, j’avais parfois quelques doutes sur ma façon de faire. »

Une autre fois, alors que je m’inquiétais de l’entendre se dire « trop pointilleuse » :

« J’ai besoin de comprendre où je vais pour mieux avancer, pour qu’on prenne plaisir ensemble. »

Goûtez ce que ces phrases ont d’extraordinaire. Ce n’est pas une dominante qui hésite par faiblesse. C’est une dominante qui doute par attention. Qui se demande, à chaque séance, si Elle m’emmène là où j’ai besoin d’aller, ou seulement là où Elle aurait envie de m’emmener. Qui refuse le pilotage automatique du rôle pour rester, à chaque instant, une personne en train de regarder une autre personne.

Et c’est précisément pour cela que j’ai pu me soumettre, que je me soumets comme je le fais. Là est le cœur de tout. Si Elle ne doutait pas, je ne pourrais pas m’abandonner.

On croit, vu du dehors, que le soumis se livre à une assurance. C’est faux. On ne confie pas sa peau, son souffle, ses larmes à quelqu’un qui ne tremble jamais. On confie cela à quelqu’un dont on sent qu’il mesure le poids de ce qu’il reçoit. Le doute de la Dom, quand il est habité par le soin, me dit qu’Elle a compris l’enjeu. C’est le tremblement de Sa main qui garantit que Sa main fait attention. Une Maîtresse qui ne doute jamais ne me rassure pas ; elle m’inquiète. Parce qu’elle a cessé de me voir.

Nous avons fabriqué, dans notre petite communauté, une statue. Le Maître omniscient. La Maîtresse souveraine qui sait avant même que l’autre sache. C’est une belle image — elle nourrit les fantasmes, elle impressionne. Mais ce n’est qu’une image, et je crois qu’elle nous abîme des deux côtés. Elle fait croire aux dominants débutants qu’ils doivent feindre une certitude qu’ils n’ont pas, et aux soumis qu’ils ne méritent qu’une perfection de façade. Mais elle pèse tout autant sur celles qui sont déjà installées dans leur rôle. Combien de dominantes se sentent obligées de taire leurs questionnements, de feindre une assurance qu’elles n’éprouvent pas, de peur de perdre en crédibilité aux yeux des autres ? Combien s’épuisent à maintenir une image qui les éloigne d’elles-mêmes ?

La vérité de ce que j’ai vécu, de ce que je vis, est tout autre. La Femme à qui je me soumets n’a jamais joué de rôle. Elle me l’a dit Elle-même :

« J’ai un rôle à jouer dans notre histoire, mais en fait, je ne joue pas un rôle, je suis moi, authentique, vraie. »

C’est cette phrase, et pas une cravache, qui m’a mis à genoux pour de bon. Elle ne descendait pas vers moi du haut d’un piédestal. Elle venait, à côté de moi, chercher quelque chose qu’Elle ne comprenait pas encore tout à fait — et qu’Elle m’offrait de chercher avec Elle. Un jour, à propos de Son propre plaisir, Elle a écrit qu’Elle ne savait toujours pas pourquoi ma douleur pouvait devenir Sa joie, et que cela resterait sans doute « une énigme ». J’ai trouvé cet aveu plus bouleversant que n’importe quelle domination de carte postale. Parce qu’il voulait dire : je suis vivante, là, avec toi, et je ne fais pas semblant de tout savoir.

Il y a, dans ce doute, quelque chose d’éminemment érotique. Pas le doute qui paralyse et qui projette son anxiété sur l’autre, mais celui qui reste ouvert, présent, incarné. Ce tremblement léger qui dit : « Je te désire assez pour ne pas vouloir te réduire à un scénario écrit d’avance. » Ce n’est pas une faiblesse. C’est une forme de désir qui accepte de se risquer.

On célèbre, à juste titre, le courage du soumis — la force qu’il faut pour se laisser tomber en sachant qu’on sera rattrapé. Mais on parle si peu du vertige de l’autre côté. Recevoir l’abandon entier d’un être, sa confiance, son corps, ses larmes — et porter cela sans trembler ? Personne ne porte cela sans trembler. Ceux qui prétendent le contraire mentent, ou n’ont jamais vraiment reçu ce don. Le doute, là, c’est le poids de la responsabilité qui se fait sentir. C’est le meilleur des signes. C’est peut-être le seul.

Aimer les Dom qui doutent, ce n’est pas aimer des Dom faibles. C’est refuser le marbre. C’est préférer la personne de chair et de sang à la statue qu’on voudrait lui faire incarner. C’est aimer la Femme qui dirige depuis le réel — l’agenda, la fatigue, le souci de l’autre — et non depuis un trône. Celle qui annule une séance à contrecœur parce que c’est raisonnable, et qui déteste devoir l’écrire. Celle qui doute et qui sourit. Qui se cadre et qui chemine. Qui ne sait pas tout, et qui, pour cette raison même, sait l’essentiel.

C’est Elle, le coquelicot. Cette beauté qu’on croit fragile et qui ne se laisse pas arracher. Qui pousse et re-pousse. Qui doute, qui se fane parfois, qui revient. Et qui fait que « dans cette flaque rouge tu ne sais plus où poser les yeux ».

La Dame aux Fabulettes chantait pour les gens qui doutent, contre un monde ivre de certitudes. Je crois que notre communauté ferait bien de l’écouter. De ne pas considérer le doute comme un défaut, de cesser d’exiger de nos Dom qu’ils soient des dieux ou des déesses. Les dieux et les déesses ne se trompent pas — et c’est pour cela, justement, qu’ils ou elles n’aiment pas vraiment. Ce sont les humains qui doutent. Ce sont les humains qui, parfois, nous emmènent plus haut que nous n’aurions cru possible : non pas malgré leur incertitude, mais à travers elle.

Alors oui. J’aime les Dom qui doutent.

Ivan Delors, juillet 2026
Les passages entre guillemets empruntés à Anne Sylvestre sont tirés de Les gens qui doutent (1977) et de Coquelicot et autres mots que j’aime (Éditions Points). Les autres citations sont de Madame Hédona.