« Fétichisme. » Le mot tombe comme un diagnostic. Il vient des cliniciens du dix-neuvième siècle, de ces hommes en redingote grise qui classaient les désirs comme on épingle des papillons — avec soin, avec science, et sans jamais rien comprendre à ce qui les faisait voler.
Fétichisme du pied : déviation de l’objet sexuel, fixation sur une partie au détriment du tout.
C’est faux. Ce n’est pas une partie au détriment du tout. C’est le tout, concentré en un point.
On ne rencontre plus guère de redingote aujourd’hui, sauf peut-être dans certaines soirées où j’aime m’encanailler à l’occasion. Il n’est pas rare, en revanche, de croiser des sourires entendus, amusés, d’essuyer quelques rires et quolibets et il arrive même encore, parfois, de susciter dégoût et mépris.
Pendant des années, j’ai porté mon attirance pour les pieds féminins comme une honte, en silence. C’est ce silence-là, le mien, celui de tant d’autres, qui mérite d’être brisé. Je n’écris pas pour convaincre, encore moins pour convertir. J’écris pour dire ce que c’est pour moi, vraiment.
Le pied est ce que le corps a de plus bas. C’est lui qui touche la terre, lui qui porte tout le reste, lui qu’on enferme, qu’on oublie, qu’on cache. Dans presque toutes les cultures, il est le point le plus humble de l’être — celui qu’on lave en signe de service, celui qu’on baise en signe d’allégeance. On ne s’incline pas devant un visage. On s’incline devant des pieds.
Alors quand un homme comme moi s’agenouille et pose ses lèvres à cet endroit précis, il ne fait pas une fixation. Il accomplit un geste vieux comme le monde : il se place au-dessous. Il dit, sans un mot, où il se situe et où Elle se situe.
Il y a un moment que je pourrais décrire cent fois sans jamais l’épuiser. Celui où, avec la plus grande délicatesse, je défais la boucle de Ses escarpins et libère Ses pieds de leur écrin. Leur chaleur, d’abord — cette chaleur enclose, gardée, qui n’appartenait qu’à Elle et qui soudain m’est confiée. Leur légère moiteur. Leur parfum, entêtant, animal, que nulle élégance ne prépare et qui, précisément pour cela, me chavire. C’est l’instant où le vernis craque, où la femme raffinée laisse affleurer, sous la soie, la chair tiède et vivante. Le pied est l’endroit du corps où l’élégance et l’animalité se touchent. Voilà pourquoi il me prend tout entier.
Puis vient la liturgie. Je les caresse. Je les hume. Je les embrasse. Je masse la plante, remonte jusqu’à la naissance des orteils, m’attarde sur chacun d’eux. Je les lèche, les prends en bouche, les mordille. Ce ne sont pas des préliminaires. C’est une prière qui a trouvé son autel.
Et voici ce que les sourires, les rires ne soupçonnent pas : ce culte n’est pas à sens unique.
Un jour, Elle m’a écrit que personne, avant moi, n’avait réussi à L’emmener là par les pieds. Qu’il suffisait que je La déchausse pour qu’Elle soit « déjà bien là-haut ». Cette phrase renverse tout. Le fétichiste, dans l’imagerie commune, est un homme seul avec son obsession, et la femme un support indifférent. Ici, rien de tel. Mon adoration La traverse. Son plaisir me guide. Sa respiration qui s’approfondit, Ses yeux qui se ferment, ce gémissement qu’Elle ne retient plus — voilà ma récompense, et je n’ai besoin de rien d’autre. Ce qu’on appelle mon fétichisme est en réalité un dialogue. Deux corps qui se sont trouvés par le point le plus improbable.
Et puis il y a l’autre versant. Car ces pieds que j’adore savent aussi être cruels.
Ce sont les mêmes qui me caressent à peine la joue et qui me transportent là-haut, tout là-haut, là où rien d’autre n’existe. Les mêmes qui, armés de leurs stylets, laissent leur singulière empreinte dans ma chair. Les mêmes qui me piétinent, me coupent le souffle, s’enfoncent dans ma gorge jusqu’à la limite. Et les mêmes qui frappent quand je gis déjà défait.
La plante qui vient d’écraser ma poitrine est celle que j’embrasse dans le même souffle, sans transition, sans que rien en elle n’ait eu à changer. La cambrure qui affole mon désir est celle qui s’abat. L’orteil qui effleure ma joue est celui qui s’enfonce. Aucune autre partie du corps ne tient ainsi les deux visages de ce que nous vivons, Elle et moi, dans un seul et même volume de chair — sans hypocrisie, sans repentir, sans même la politesse d’une alternance.
Un jour, sous Son pied nu qui s’abattait sans relâche ni ménagement, j’ai joui — deux fois, coup sur coup, sans qu’Elle ait rien cédé. J’étais en transe.
C’est peut-être là le cœur du mystère, et la vraie raison pour laquelle ce désir m’a choisi. Le pied ne ment jamais. Il est tendresse et châtiment ensemble — et celui qui l’embrasse embrasse les deux à la fois, en connaissance de cause. La douceur qui console. La dureté qui défait. La cruauté qui rend la tendresse absolue.
Quand mes lèvres se posent sur Sa plante, je ne sais jamais si je baise ce qui m’a caressé ou ce qui m’a brisé. Je sais seulement que c’est la même chose, et que c’est précisément cela que j’aime.
Alors non, je ne « souffre » pas d’un fétichisme. Je ne souffre de rien, sinon de l’attente entre deux rendez-vous. Ce désir m’a simplement appris que la hiérarchie des corps est inversée : c’est en bas que se trouve le sacré.
Je ne demande à personne de comprendre. Je demande seulement qu’on cesse de sourire.
À genoux, les lèvres posées sur Ses pieds nus,
je ne suis pas diminué.
Je suis à ma place.
Et de là, tout en bas,
je vois plus haut que jamais.