J’aime l’homme qu’Elle aime — Feuillets | Hédonalgëa
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J’aime l’homme qu’Elle aime
Lettre à ceux qui croient que l’amour se divise — ou qu’aimer, c’est garder
Août 2026
J'aime l'homme qu'Elle aime

Un jour, alors que je confiais à un ami tout le bonheur qui était le mien en ces premiers mois de paternité, il m’a souri et m’a dit : « Et tu sais quoi ? Avec le deuxième, le troisième, le quatrième — il en a quatre — ça continue de plus belle. »

Cette phrase ne m’a plus quitté.

Personne n’a jamais demandé à une mère de choisir entre ses enfants. Personne ne soupçonne un père d’aimer moins son aîné parce qu’un cadet vient de naître. Personne ne reproche à un ami de s’en faire de nouveaux — on se réjouit même de les voir s’entendre, rire ensemble, se voir sans nous. Nous savons tous, d’instinct, que l’amour n’est pas un gâteau qu’on découpe. Qu’il ne se divise pas. Qu’il s’ajoute. Qu’il se multiplie.

Et puis il y a l’amour amoureux. Le désir. Et là, brusquement, on nous explique que la règle s’inverse. Que ce cœur, capable d’aimer trois enfants, dix amis, sans rien retirer à personne, deviendrait soudain une chambre à une place. Que la preuve d’amour, ce serait le verrou — ou, comme l’écrivait La Rochefoucauld, que « la jalousie naît toujours avec l’amour, mais elle ne meurt pas toujours avec lui. »

On nous l’explique si tôt, si souvent, si bien, que presque personne ne songe à poser la question la plus simple : pourquoi ?

Madame Hédona est mariée. Elle aime son époux d’un amour que près de quatre décennies n’ont pas usé. Un amour qui se voit, qui s’entend, qui illumine. Et Elle m’aime, moi, son soumis, d’un amour qui ne ressemble à aucun autre, fait de coups et de baisers, de caresses et de cris, de larmes et de fous rires. Ces deux amours ne se disputent rien. Ils ne puisent pas dans le même réservoir. Il n’y a pas de réservoir.

Un soir, dans un bar de notre ville, quelqu’un s’est étonné de La voir embrasser deux hommes :

« Mais elle embrasse tout le monde, celle-là !
— Non. Juste mon mari et mon amant. »

Tout est dit. Il n’y a rien à cacher, parce qu’il n’y a rien de volé.

Voici ce que ceux qui vivent portes fermées ne soupçonnent pas : si j’aime Hédona à ce point, c’est aussi parce qu’Elle est la Femme éperdument amoureuse de cet homme-là. Elle ne rayonnerait pas autant sinon. Ce qu’il Lui apporte, je serais bien incapable de le Lui donner. Et ce qu’Elle ressent quand je suis à Ses pieds, je crois qu’il serait bien en peine de le Lui procurer. Je ne reçois pas une moitié de femme. Je reçois une femme entière — augmentée, jamais amputée. Aimée deux fois, différemment, et plus vivante pour cela.

Alors oui : j’aime l’homme qu’Elle aime. Non pas d’un amour de politesse, ce sourire crispé qu’on adresse au « mari de ». Je l’aime vraiment — sa faconde, sa malice, sa liberté, et cette façon qu’il a de se réjouir, sincèrement, du bonheur que sa Femme trouve auprès de moi. Un jour, apprenant qu’il se projetait avec joie dans une soirée auprès d’une nouvelle complice, Elle m’a écrit simplement : « Je suis tellement contente de le voir ainsi. » Et moi, lisant ces mots, j’étais heureux de Son bonheur à Elle devant le bonheur de son homme. Il paraît qu’il existe un mot pour cela : la compersion. La joie que nous donne la joie de l’être aimé, quand cette joie vient d’un autre. Le mot est récent — je l’ai découvert lors d’un munch. La chose, elle, j’en suis sûr, est vieille comme l’amour.

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas. La jalousie existe — à tout le moins quelque chose qui lui ressemble. Je l’ai ressentie, comme tout le monde, cette morsure au ventre qui ne demande pas la permission. Elle aussi l’a connue. Un jour, une complice de jeu a exhumé des photos de séances que nous avions partagées, elle et moi, en d’autres temps. Hédona m’a simplement écrit : « Ces publications m’ont fait bizarre. » Pas de reproche, pas de scène, pas de silence qui infuse — juste la chose, nommée, posée entre nous. J’ai eu la conversation qu’il fallait avoir. Le lendemain, un seul mot d’Elle : « Soulagée. » Le nuage était passé.

La non-exclusivité n’est pas le pays merveilleux où la jalousie n’existerait plus. Simplement, là où d’autres lisent une preuve d’amour, nous lisons un signal. Elle dit : ici, quelque chose a besoin d’être rassuré. Alors on parle. Hédona est libre, je le suis aussi, et nous aimons trop cette liberté-là pour nous en priver. Mais nous avons aussi besoin de mots. La transparence n’est pas un contrôle ; c’est un cadeau que l’on se fait. Et quand quelque chose touche à l’autre, quand cela pourrait le concerner, le heurter, ou simplement l’intéresser, alors on en parle — pas pour obtenir un accord, mais parce que Son ressenti compte, et que le silence, entre nous, aurait un mauvais goût de cachoterie.

Combien de couples exclusifs se disent vraiment tout, avec ce soin-là ? On vérifie ainsi que chacun a sa place. Sa juste place, entière, inentamée. C’est une discipline, oui. L’exclusivité aussi en est une — elle a seulement le privilège de passer pour naturelle.

C’est cela, notre engagement. Car nous aussi, nous avons les nôtres — et ils se portent. Elle porte à l’annulaire l’alliance que son époux Lui a passée. Et je porte au cou le collier qu’Elle m’a remis — choisi ensemble, un soir d’été, dans une clairière enfin retrouvée. Un collier de jeu ? D’appartenance ? Non. Notre collier. Un collier qui n’interdit pas, n’enferme pas, n’emprisonne pas — mais qui, par l’engagement qu’il symbolise, permet, libère, accompagne notre envol.

Une bague à Son doigt. Un collier à mon cou. Deux anneaux sur la même femme aimante, et aucun des deux ne verrouille rien. On croit que les anneaux enchaînent. Les nôtres témoignent.

Sommes-nous plus évolués, plus libres, plus lucides que ceux qui choisissent l’exclusivité ? Appartenons-nous à une frange supérieure de l’humanité ? Non. Nous sommes seulement à notre place — comme d’autres sont à la leur. Il n’y a pas de bonne réponse. Il n’y a que des réponses justes pour ceux qui les vivent — et la fidélité exclusive, quand elle est un choix et non une cage, en est une, magnifique.

« La vie est folle, libre et volage
La vie s’étiole, quand on la met en cage »

— Jacques Higelin, Paradis païen

Ce que ce chemin m’a appris tient en peu de mots. Que l’amour n’est pas un territoire, mais une source. Qu’on ne garde pas une source : on la laisse couler, et c’est ainsi qu’elle ne tarit pas. Que le désir lui-même — cette part qu’on croyait la plus jalouse — se multiplie comme le reste : Hédona me revient plus rayonnante de la vie qu’Elle partage avec son époux, et je L’en désire davantage ; Elle me rend à ma vie plus vivant, et je devine que son cher et tendre retrouve un peu de moi dans l’éclat de Ses yeux. Nous ne nous partageons pas. Nous nous ajoutons.

Aimer, ce n’est pas garder. C’est vouloir l’autre tout entier — y compris la part de lui que nous ne comblerons jamais, et se réjouir qu’un autre la comble.

Je n’aime pas Hédona malgré l’homme qu’Elle aime.
Je L’aime aussi pour cela.

Parce qu’un cœur qui aime deux fois

n’est pas un cœur divisé.

C’est un cœur augmenté.

Ivan Delors, août 2026