Je vais te toucher, t’embrasser, te lécher, te croquer, te dévorer, te gifler, te molarder, te pincer, te faire crier, te faire pleurer, t’étouffer, te castagner… Ça va être douloureux, très douloureux. Évidemment, tu vas dérouiller, t’écrouler, peut-être même te relever et, pour notre plus grand bonheur, je finirai par t’achever. Pour te ramener à moi, dans la plus grande douceur et avec tout mon Amour.
— Madame Hédona
Quinze jours avant mes cinquante ans, nos regards se croisaient pour la première fois. Avant mes cinquante-et-un, Vous me remettiez mon collier. Ce mercredi, je fêtais mes cinquante-deux et je n’avais rien à préparer. Rien à savoir. Rien à deviner. Le repas, le vin, la soirée entière… Vous aviez tout prévu.
Votre message du matin, je l’avais lu et relu tout au long de la journée, entre deux visios. Je connaissais chacun de ses verbes. Je savais qu’aucun n’était là pour faire joli.
À dix-huit heures, Votre géolocalisation s’est immobilisée au pied de mon immeuble. On a sonné. Mais ce n’est pas ma Maîtresse qui a gravi les quatre étages.
Une pièce en trois actes.
Acte 1 – Livraison courroucée
C’était une livreuse, casquette rivée sur la tête, bras chargés de paquets et d’un énorme bouquet. Essoufflée, excédée, furieuse. Quatre-vingt-dix marches, sans ascenseur, pour un client qui, depuis des mois, faisait trimer ses collègues en toute impunité. Elle en avait assez entendu parler au dépôt. Cette fois, c’était elle qui livrait. Et elle n’était pas venue seulement déposer quelques paquets. Elle était venue régler les comptes.
Je n’ai pas eu le temps de m’expliquer, de m’excuser. Juste celui de mettre maladroitement les fleurs dans un vase et de signer le bon de livraison : « Je vais te dérouiller ».
Lu et approuvé.
La trique a sifflé. Vingt-cinq coups. Appuyés. Sur ma verge. Deux pour chaque mois de l’année et un, en prime, pour Noël. « Tu t’fais bien livrer une fois de plus pour Noël, non ? » Chaque coup portait la colère de l’escalier, la colère du dépôt, la colère de toutes ces livraisons dont je ne savais rien et dont j’étais, ce soir-là, l’unique coupable. Je me tordais, je gémissais, je bredouillais des excuses que personne n’écoutait.
Au vingt-cinquième, la dette était soldée. Et Votre sourire est revenu. La livreuse venait de repartir. Ma Maîtresse était arrivée.
Acte 2 – Tendres murmurations
Nous avons pris l’apéritif. Puis nous avons dîné. Vous aviez tout apporté, jusqu’au moindre détail, et je Vous regardais tout installer comme on regarde un cadeau se déballer tout seul. Des rillettes de canard au mille-feuille de la meilleure pâtisserie de la ville, rien ne manquait. Ce fut un repas d’une infinie tendresse et d’une complicité folle. Cette part de Nous que l’on raconte si peu et qui, pourtant, porte tout le reste.
Le soleil déclinait quand je me suis allongé au sol, sous la fenêtre, à demi nu.
Là-haut, au-dessus des toits, les étourneaux sont arrivés. Des milliers. Un seul corps, immense et mouvant, qui se contractait, s’étirait, se déchirait, se reformait, comme un souffle rendu visible dans le ciel du soir.
Vous étiez debout, le regard levé vers eux. Émerveillée. Et, tout en les contemplant, Vous me piétiniez. Tendrement. Le sexe, le ventre, la poitrine. Presque sans y penser, comme certains caressent leur chat un livre à la main. Moi, je ne voyais pas les oiseaux. Je ne voyais que Vous, Vous qui les regardiez.
Vingt jours plus tôt, au petit matin, je Vous avais écrit : « Que Vous me piétiniez émerveillée par ces murmurations au soleil couchant… » Je ne savais pas que Vous aviez gardé cette phrase. Je ne savais pas que Vous m’en feriez un cadeau.
Puis nous sommes partis nous préparer. Vous dans ma chambre. Moi dans le salon.
Acte 3 – Hajime
Je me suis mis nu. Au centre de la pièce. En position.
La porte s’est ouverte. Je n’ai d’abord vu que Vos escarpins. Ils sont entrés dans mon champ de vision, lentement, puis en sont ressortis. Vous tourniez autour de moi. Une fois. Deux fois. Le bruit de Vos talons sur le parquet. Portiez-Vous des bas ? Non, c’est Votre peau qui venait de me frôler. Puis, Vous saisissant de ma laisse, Vous m’avez fait lever les yeux.
Mon regard a remonté Vos jambes, Vos cuisses… et s’est arrêté, interdit.
Vous ne portiez rien d’autre que la veste de Votre kimono de karaté. Et, nouée à la taille, Votre ceinture marron.
Huit jours plus tôt, au détour d’un post-scriptum, je Vous avais rappelé ce soir de nos débuts, chez les Uku, où Vous m’aviez confié porter parfois un kimono. Une phrase en passant. Presque rien. Vous l’aviez entendue. Et Vous étiez là, devant moi, telle que je n’avais jamais osé Vous rêver tout à fait. Les larmes sont montées avant les coups.
J’étais à genoux, le front à quelques centimètres de Votre poitrine. Vous m’avez enlacé, caressé, embrassé… Avant de Vous saisir de mes testicules et de me tirer, non sans quelques détours, jusqu’à l’extrémité du salon où, dos au mur, j’ai vu venir les coups.
Pieds. Poings. Gifles. Ma karatéka préférée ne retenait rien. Je me suis effondré. Je me suis relevé. Effondré encore. Relevé encore. Debout. Toujours debout, tant que je le pouvais. Pour Vous. Pour Nous.
Vous avez saisi mon bras et positionné ma main au creux de Votre intimité. Vous mouilliez. À genoux devant Vous, profondément ému par ce nouveau cadeau que Vous m’offriez, je Vous ai caressée jusqu’à ce que Vous me laissiez avec mes doigts à lécher.
Vos deux fouets ont pris le relais. Puis le paddle cranté. Puis le martinet. Après le déferlement de coups que je venais d’essuyer, ces instruments, qui habituellement peuvent m’arracher d’étranges cris, m’ont fait me tortiller, me trémousser. On aurait dit que je dansais.
Puis de nouveau Vos pieds, Vos poings, Vos mains. Vos crachats sur mon visage.
À quatre pattes, je tentais de reprendre mon souffle quand Vous vous êtes assise sur mon dos. De tout Votre poids. Vous vous êtes saisie du bâillon-gode. Je m’attendais à le recevoir dans la bouche. Vous l’avez posé sur mon dos. Et Vous vous l’êtes introduit. Quelques instants à peine, au-dessus de moi, sur moi, sans moi.
« Couche-toi ! Couché, Tobi… Sur le dos, évidemment. »
Cette fois, le bâillon a trouvé ma bouche. Et Vous avez pris Votre plaisir, là, au-dessus de mon visage, sans plus Vous soucier de moi que d’un vulgaire objet. J’étais Votre objet. Je n’ai jamais été aussi heureux de l’être.
Puis Vous l’avez retourné. Le gode planté au fond de ma bouche. Et sont venus les coups de pied. Dans les testicules. Une série. Violente. Si violente que le bâillon m’a échappé.
« Ne le remets pas ! Je veux t’entendre gueuler. »
J’ai gueulé. Vous avez continué. Ma verge, mes testicules. J’ai relevé les jambes par réflexe. Vous les avez saisies, une dans chaque main, et Vous avez continué encore. Et encore.
« Debout. »
Je me suis dépêché, comme j’ai pu, de me remettre en position, dos au mur. « Ça m’excite quand tu t’écroules. Écarte-moi tout ça. » Je sanglotais. Votre regard planté dans le mien, Vous avez esquissé quelques pas de danse, puis fondu une nouvelle fois sur moi. Pieds. Poings. Gifles. Les coups pleuvaient, je tentais en vain de me protéger. Vous avez alors empoigné fermement mes couilles et m’avez traîné au centre de la pièce. Vous m’avez pris les mains. « Compte. »
Un. Deux. Trois… Ma voix se brisait un peu plus à chaque fois que Votre pied s’abattait sur mon entrejambe. Onze. Douze… Je ne sais plus comment j’ai tenu jusqu’à vingt. Je sais seulement qu’au vingtième, je me suis effondré. Vous êtes allée me chercher un verre d’eau. Puis un deuxième. Puis un troisième. « Je n’ai jamais rien bu d’aussi bon », Vous ai-je dit. « Si, ma pisse », m’avez-Vous aussitôt corrigé. J’ai approché mes lèvres de Votre pied…
Mais Vous l’avez immédiatement retiré.
« Tu rêves là ! Tu rêves complètement. »
À coups de pied, Vous m’avez fait reprendre position. Face à Vous. Dos au mur. Et Vous m’avez frappé à nouveau. Encore. Et encore. Jusqu’à ce que je m’effondre pour de bon. Allongé sur le sol, bras en croix.
Vous vous êtes alors assise sur mon visage.
De tout Votre poids. Mon nez dans Votre vulve, puis entre Vos fesses. Le noir. La chaleur. Votre odeur. Une bouffée d’air, juste une. Puis de nouveau le noir. Une autre bouffée, plus brève. Puis le noir, plus long. Cycle après cycle, Vous allongiez le temps. Exactement comme je Vous l’avais écrit, deux jours plus tôt, sans oser croire qu’un jour Vous le feriez.
Je me suis débattu. Au début. Et puis, peu à peu, quelque chose a changé.
Je ne me débattais plus. Je ne paniquais plus. Une sorte de calme est venu, immense, presque doux. Une résignation. Comme si plus rien ne pressait. Comme si remonter n’était plus nécessaire. Les apnéistes connaissent cet instant, paraît-il. Cet appel du vide, au fond, qui ressemble à une paix mais qui n’en est pas une.
Je ne sais comment, un dernier éclat de lucidité m’est revenu. Je Vous ai dit que cela devenait dangereux. Que je me sentais prêt à partir.
Vous vous êtes retirée à l’instant même.
Pas une seconde d’hésitation. Pas un mot. Vous étiez déjà contre moi, Vos bras autour de moi, Vos lèvres sur les miennes. Vous m’avez enlacé, embrassé, bercé, ramené. À l’air. À la lumière. À Vous.
L’avant-veille, je Vous avais écrit que je rêvais de Vous supplier d’arrêter et que Vous n’arrêtiez pas. Ce soir-là, j’ai compris que le plus beau cadeau était exactement l’inverse. Un seul mot de moi, et Vous étiez là. C’est parce que Vous vous arrêtez que je peux aller si loin.
Un an plus tôt, Vous m’aviez brisé. Ce soir-là, Vous m’aviez emmené tout au bord. Et, comme promis le matin même, Vous m’en aviez ramené, dans la plus grande douceur et avec tout Votre Amour.
Le lendemain, en rangeant mon appartement, j’ai découvert le petit paquet que Vous aviez glissé dans le bouquet. L’un de Vos strings, porté à mon intention — trois jours durant, m’avez-Vous confié plus tard.