Briser dit-Elle — Feuillets | Hédonalgëa
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Briser dit-Elle
Lettre à ceux qui confondent la douleur subie et Celle que l’on a choisie
Septembre 2026
Briser dit-Elle

« Est-ce que ça fait vraiment mal ? »

Oui. Ça fait mal. Vraiment mal.

Je ne l’invente pas. Je ne l’exagère pas pour la beauté du récit. Je ne la rebaptise pas après coup en extase pour la rendre présentable. Elle brûle. Elle cogne. Elle plie les jambes, coupe le souffle, arrache des larmes et fait pousser d’étranges cris. Rien, dans ce que je vis, n’édulcore cela.

Ce que je conteste, ce n’est pas la douleur. C’est l’idée qu’elle serait, par nature, mauvaise.

Le monde du dehors n’a qu’un seul rapport à la douleur : la faire taire. On la traite comme une panne, un signal d’alarme qu’il faut couper au plus vite. Quelque chose ne va pas, il faut que ça cesse.

Enfin. Presque. Ce même monde acclame aussi ceux qui souffrent volontairement — et parfois durement — pour traverser les océans en solitaire, encaisser des coups sur un ring, ou battre un chronomètre. Il ne se méfie que de la douleur qui ne mène à aucun podium : la mienne, par exemple. Elle aussi, pourtant, est choisie.

Je suis allé la chercher, tête baissée, mains tendues et cœur haletant. La question n’est donc pas « est-ce que ça fait mal ? » — bien sûr que ça fait mal, ça n’aurait aucun sens sinon. La question est pourquoi la vouloir.

Ce que j’aime dans cette douleur, c’est tout ce qu’elle porte : ma relation à Elle, Sa relation à moi. Ma dévotion. Le fait que je suis prêt à tout pour Son plaisir. Qu’il compte plus que tout. Plus que moi.

Les mêmes coups, donnés par une main quelconque qui n’en tirerait rien, ne seraient que des coups. Je les fuirais, comme n’importe qui fuit ce qui fait mal sans raison. Ce qui transforme ces coups en cadeau, c’est ce plaisir intense, puissant, qui naît de ma douleur, y grandit, s’en nourrit.

Ce qui me fascine, c’est que cette femme aussi élégante, aussi raffinée, aussi profondément féminine, puisse être aussi violente. Brutale. Presque animale. Et avec moi — pas avec n’importe qui, avec moi.

Ce n’est pas simple d’accepter qu’on puisse être excité en recevant des coups. Ce ne l’est pas davantage d’accepter de l’être en les donnant. Je me livre à Elle, et je découvre, dans cet abandon, mon Ça — cette part de moi qu’aucune éducation n’a domestiquée. Mais Elle se livre aussi. Elle découvre le Sien. Et c’est avec moi qu’Elle le découvre. Nous communions dans la douleur.

Un soir d’hiver, après avoir été attaché et malmené au beau milieu du salon de nos hôtes, je posais mes lèvres sur Ses pieds pour la première fois. Je pensais découvrir une soumission. J’ai découvert une langue, un langage. Et dans ce langage, la douleur allait devenir mon vocabulaire le plus riche — celui qui dit le plus, avec le moins de mots.

Un an plus tard, presque jour pour jour, nous avons voulu marquer cet anniversaire à notre façon. Ce soir-là, Elle m’a offert le plus beau des cadeaux, le plus pur, le plus violent. Elle m’a brisé.

Le portique. Les menottes. La paracorde méticuleusement nouée et lestée. Les martinets. Les coups de pieds, les coups de triques et les coups de paddle. Coup après coup, Elle a exploré jusqu’où j’étais prêt à aller, et jusqu’où j’ignorais moi-même pouvoir aller. Mon corps a cédé plusieurs fois avant que ma volonté ne cède à son tour. « Je suis à bout », ai-je fini par supplier. « C’est bon quand t’es à bout », a-t-Elle répondu — et j’ai compris que ce n’était pas terminé.

Un dernier coup est venu, puis un autre, jusqu’à ce que je m’effondre pour de bon, incapable de me relever, incapable même de pleurer normalement — juste ce souffle haché qui ne ressemble à rien d’autre.

Elle s’est agenouillée près de moi. Elle a vérifié mon pouls, comme on vérifie qu’un cadeau n’a pas été abîmé en le déballant.

« Je veux plus avoir mal », ai-je soufflé.
« Pour ce soir ou pour toujours ? »
« Pour ce soir. »

Elle m’a embrassé. Puis, tout en me caressant tendrement la joue, Elle m’a susurré : « Je t’ai brisé. T’es brisé. »

C’est vrai. Et c’est très exactement ce que j’étais venu chercher.

On imagine que brisé veut dire détruit, diminué, en moins bon état qu’avant. Ce n’est pas comme cela que je l’entends. Au Japon, il y a une tradition qui veut que l’on ne jette pas les objets fêlés mais qu’on les répare, avec une laque saupoudrée de poudre d’or. L’objet devient plus précieux d’avoir été brisé, parce que la fêlure, désormais visible, fait partie de son histoire au lieu d’être sa honte. Je ne prétends pas qu’Elle me répare à l’or fin à chaque séance. Mais quelque chose de cet ordre se produit. Ce qui casse en moi sous Ses coups n’est jamais ce qui compte vraiment. C’est la carapace. L’homme qui tient, qui gère, qui cherche à donner le change. Cette armure-là, Elle la brise, méthodiquement, chaque fois. Une à une, Elle arrache chacune des couches que le temps a patiemment déposées… Et en dessous, il y a ce quelqu’un qui n’a plus besoin d’être fort. Il y a moi, simplement, sans rien à prouver à personne — pas même à moi-même.

Briser n’est pas détruire. Briser, parfois, c’est la seule façon d’atteindre ce qu’aucune douceur, à elle seule, n’aurait su atteindre.

Je sais ce que beaucoup pensent. Qu’un homme qui demande à souffrir doit avoir un problème avec lui-même. Qu’il cherche, sans le savoir, une punition — pour une faute ancienne, une blessure d’enfance, une estime de soi qui vacille. J’ai entendu cette théorie plus d’une fois, servie avec la triste certitude de celui qui croit avoir tout compris à ce qu’il n’a pourtant jamais vécu.

C’est l’exact inverse qui est vrai. On ne demande pas à quelqu’un de nous briser quand on se déteste. On se détruit tout seul, dans le noir, à petit feu, sans témoin, sans fin annoncée, sans personne pour recoller ensuite les morceaux. Ce que je vis n’a rien à voir avec cela. J’ai un mot pour dire assez. Un autre pour dire encore, malgré la difficulté. Un code, presque enfantin dans sa simplicité — le vert quand tout va bien, l’orange quand c’est dur mais que je veux/peux continuer, et le rouge, que j’ai le droit absolu de prononcer à tout instant, sans justification, sans qu’Elle m’en aime un gramme de moins. Aucune haine de soi ne construit pareil dispositif. Il faut, au contraire, une confiance immense — en Elle, et d’abord en moi — pour oser demander à être défait à ce point, en sachant qu’on sera rattrapé.

La douleur qu’on s’inflige seul, pour faire taire quelque chose, n’a ni nom, ni visage, ni lendemain. La mienne a les trois. Elle a le visage d’Hédona penchée au-dessus de moi. Elle a un lendemain, où Elle m’écrit dès le matin pour me demander comment je vais, physiquement et moralement. Elle a un nom — pas le Sien, le mien, qu’Elle prononce toujours avec une infinie tendresse.

Le lendemain d’une séance particulièrement rude, j’ai essayé de mettre des mots sur ce qui venait de m’arriver — ce moment où j’étais pleinement là sans y être tout à fait, où les coups continuaient de tomber sans plus vraiment m’atteindre. J’ai parlé d’endorphines, de cette morphine que le corps fabrique lui-même passé un certain seuil. J’ai parlé de dissociation, ce réflexe qui écarte le témoin quand le corps encaisse trop pour lui. J’ai parlé de transe, de ce que les neurologues et les mystiques, chacun à leur manière, essaient de nommer depuis toujours. Toutes ces explications sont sans doute vraies. Mais elles ne disent, me semble-t-il, rien de l’essentiel. Elles décrivent le mécanisme. Elles ne disent pas pourquoi, à cet endroit précis, au bout de la douleur, tout au bord de l’abîme, ce que je ressens ressemble si fort à de l’Amour.

Sur la laisse du collier qu’Elle m’a offert, un mot est gravé, inventé pour nous deux : Hédonalgëa. La déesse du plaisir et les esprits de la douleur, fondus en un seul nom, parce qu’aucun des deux mots, pris séparément, ne disait la vérité de ce que nous vivons. Il nous relie. Il nous tient. Elle et moi. C’est, je crois, la meilleure réponse que je puisse offrir à qui me demande encore si ça fait vraiment mal.

Oui. Et c’est très exactement pour cela que je reviens, à genoux, chaque fois qu’Elle le désire.

On croit qu’il faut choisir entre la caresse et le coup. Entre la larme et le sourire. Moi, je n’ai pas eu à choisir. Elle me brise, et c’est ainsi qu’Elle me fait sentir plus entier que jamais.

Ivan Delors, septembre 2026