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(In)soumis
Lettre à ceux qui croient que la soumission est un rang
Octobre 2026
(In)soumis

Il y a peu, dans le fumoir d’une soirée, on m’a remis à ma place. Ou plutôt à celle qu’on avait choisie pour moi. Parce que je me dis soumis, que je porte un collier, je n’aurais pas le droit de tutoyer. Pas le droit de m’adresser d’égal à égale à celles qui se disent Domina. Petit être insignifiant, prière de baisser les yeux devant celles qui se placent au-dessus.

Que les choses soient claires : le vouvoiement asymétrique, je le pratique. Je l’aime, même. Dans ma relation, avec Celle que j’ai choisie, il a un sens, une saveur, un poids. Le Vous que je donne à Madame Hédona, personne ne me l’a imposé. Il s’est installé comme une évidence, parce qu’il disait juste ce que nous étions en train de devenir.

Un jour, un autre mot est venu. « Maîtresse ». Je ne l’avais pas préparé, je ne l’avais pas pesé. Il m’a échappé, un soir, au bas d’un message. Et Elle, qui connaît si bien le poids des mots, ne l’avait pas vu venir non plus. Elle m’a répondu que cela La touchait, qu’Elle ne s’y attendait pas, et qu’Elle acceptait que je m’adresse désormais à Elle ainsi.

Elle acceptait. Elle ne l’exigeait pas. Elle le recevait.

Ce soir-là, je Lui ai écrit que nous pouvions faire fi du soi-disant protocole et écrire nos propres règles, comme nous écrivions notre histoire. Je n’ai pas changé d’avis. Le Vous qu’Elle reçoit de moi a été choisi, mûri, offert. C’est précisément pour cela qu’il a de la valeur. Et c’est précisément pour cela que je ne le jette pas aux pieds de la première inconnue, comme certains codes sembleraient l’exiger.

Quels codes, d’ailleurs ? Où sont-ils écrits ? Qui les a validés ? Je n’ai signé aucun règlement en franchissant la porte. Ma soumission n’est pas une carte de membre qui me placerait d’office en bas d’une hiérarchie universelle. Ce n’est pas un statut. C’est un lien. Alors non, ici comme ailleurs, quand on me donne du « tu », je n’ai pas pour habitude de donner du « vous ».

Sauf sur scène, si j’ai choisi d’y monter. Dans le cadre d’une soirée, le passage au « vous » peut en effet marquer le début du jeu, comme les trois coups au théâtre. Les rôles se mettent en place, la pièce commence, et je la joue volontiers. Puis le retour au « tu » fait tomber le rideau. La séance est finie, et l’on se retrouve dans les coulisses, d’égal à égale, parfois même autour d’une cigarette, dans un fumoir.

Je ne prétends pas pour autant écrire un nouveau code à la place de celui que je refuse. Ce n’est que ma manière de faire. D’autres vivent le « vous » différemment et s’y trouvent très bien. Tant mieux, si c’est leur choix. Je demande seulement qu’on me laisse le mien.

Et puis, il y a la gynarchie. Les femmes seraient supérieures aux hommes, simplement parce qu’elles sont femmes ? Si l’on se bat encore pour tordre le cou au patriarcat, ce n’est pas pour en ériger un nouveau, aux rôles inversés. Une domination fondée sur le sexe reste une domination fondée sur le sexe. Changer le nom de celui qui est en haut ne rend pas l’échelle plus juste.

J’aime les Femmes. La Féminité. J’aime aussi les Hommes, et la Masculinité. Mais ce sont des idéaux types, des abstractions à majuscule. Ce n’est pas avec elles que je parle. Je parle avec des personnes. Faites de chair, de sang, de doutes, de convictions. De refoulé, de revendiqué, d’inexpliqué. Une personne ne se résume pas à une catégorie, et ma soumission ne s’adresse à aucune catégorie.

J’aime le rapport D/s. Profondément. Mais je l’aime avec Elle, que j’ai choisie. À qui je m’offre, et qui, en retour, s’offre à moi. Qui me fait cadeau de Son Ça, de Ses pulsions, de Ses zones d’ombre, comme je Lui fais cadeau des miennes. C’est là que la relation prend sa valeur. Dans la rencontre de deux êtres. Pas dans l’application d’un protocole.

Ma soumission est choisie. Choyée. Elle n’est pas en soi. Elle n’existe pas dans le vide, offerte à quiconque s’affiche Domina. Elle n’existe que dans un lien, avec une personne, et n’appartient qu’à Elle et à moi.

Hors de ce lien, je suis insoumis. Et à qui me dit « tu », je dis « tu ». Sans rien retirer au respect. Mais avec, peut-être, un peu plus de complicité qu’avec ceux à qui je dis « vous ».

Ivan Delors, octobre 2026